Centre de Recherche en Poétique, Histoire Littéraire et Linguistique (CRPHLL)


Représentations, individus, sociétés

 

Responsables : David Diop, Christelle Lacassain-Lagoin et Christine Copy

 

L’originalité de ce thème de recherche est de rassembler des antiquisants, des littéraires, des historiens de la littérature, des comparatistes, des linguistes et des philosophes.

Par l’étude de formes narratives et littéraires multiples, il s’agit de comprendre comment des lieux, des époques, des contextes linguistiques, politiques, sociaux et culturels déterminent la manière dont les individus se représentent ou sont représentés (dans les textes et les images) ; comment des mythes, des discours et des genres littéraires peuvent permettre de déchiffrer des représentations de l’individu et de la langue dans des situations historiques, géographiques et idéologiques différentes. Ce programme présupposant de problématiser le fonctionnement de l’expression des représentations d’un point de vue philosophique, linguistique et littéraire se décline donc en deux sous-axes : « Représentations de l’Autre et de Soi » et « Langage, écriture et représentations ».

 

Sous-axe 1 : Représentations de l’Autre et de Soi

Michel Foucault a défini d’une façon stimulante une notion très opérante dans le champ des sciences humaines, celle de « régime de véridiction », qu’il évoque dans son discours de réception au Collège de France et développe dans ses conférences parues en 2008, rassemblées sous le titre de Naissance de la biopolitique. Étendue à notre problématique, cette notion nous permet de comprendre que chaque époque produit des représentations de l’Autre qui prétendent être vraies et s’emploient à paraître telles en respectant des protocoles d’écriture reçus de tous, notamment pour retranscrire paroles et discours allogènes. Autrement dit, chaque époque produit un discours sur l’Autre qui tend à se fonder en raison, notamment par la reconduction de toute une série de rituels d’écriture tels que ceux qui parleront de l’Autre ou le feront parler, devront l’emprunter pour prétendre passer pour véridiques.

A. Discours sur l’Autre (Christine COPY, David DIOP, Sylvain DREYER, Philippe DUCAT, Amanda EDMONDS, Julie GALLEGO, Catherine GUESLE, Isabelle GUILLAUME, Marie Françoise MAREIN)

Indépendamment des époques, les représentations de l’Autre, du barbare, semblent rester inertes. Le jeu des citations, des compilations, de l’Antiquité à nos jours, a institué des permanences, a consolidé des lieux communs dont nous nous attachons à suivre la progression en nous appuyant sur des périodisations reçues dans l’histoire de l’Occident : le Moyen-Âge, le Renaissance, la période classique et l’âge moderne et contemporain. Comment les discours sur l’Autre sont-ils pris dans une rhétorique de la vérité ? Par l’usage de quels protocoles d’écriture s’assure-t-on d’être reçu comme un observateur fiable de l’Autre ?

1- Perceptions et représentations de l’étranger dans l’Antiquité
Le dialogue des cultures est-il une réalité, une utopie, une construction anachronique dans la Méditerranée antique ? Pour tenter de répondre à cette question, il s’agit de mieux cerner – à travers l’étude des textes antiques – qui était « l’autre » pour un Grec et pour un Romain, « l’autre » dans sa réalité historique et géographique, « l’autre » construit par la subjectivité d’un écrivain qui ne cherche pas nécessairement à transcrire le réel mais à créer par son imaginaire une autre forme de réel s’inscrivant dans la fiction qu’est toute écriture. Le point de départ de l’enquête est l’époque homérique et le point d’arrivée celle des invasions « barbares ». Comment chacun s’est-il situé et a-t-il situé « l’autre » dans l’espace sans cesse en évolution de la Méditerranée antique ?

Tour à tour ont été abordées des questions telles que la langue de « l’autre », l’identité de « l’autre », le contact avec « l’autre », l’intégration de « l’autre », la quête de soi à travers la figure de « l’autre ».
Nous nous proposons de 2017 à 2020 de creuser cette veine sous la forme de journées d’étude autour de questions telles que : « qu’entend-on par être barbare, être grec, être romain ? », « intégrer ou exclure l’étranger ? », « un rêve grec et romain : civiliser le barbare ? », « barbare et fier de l’être, autochtonie et identité », « un seul monde pour tous ? » Ainsi organiserons-nous en 2017 une journée d’études intitulée : « Parler la langue de l’Autre dans la bande dessinée historique à sujet antique : entre sérieux et parodie. »

2- Représentations de l’Afrique et des Africains à l’époque moderne
Ce projet de recherche s’intéresse aux représentations de l’Afrique par l’Europe et l’Occident en général du XVIIe au XIXe siècle.

Ainsi Le GRREA 17/18 (Groupe de Recherche sur les Représentations de l’Afrique et des Africains aux XVIIe et XVIIIe siècles) rassemble des chercheurs de disciplines et de nationalités diverses. L’objet de leurs recherches est de tracer les contours des représentations européennes de l’Afrique et des Africains à travers l’étude des relations de voyage des XVIIe et XVIIIe siècles (manuscrites ou imprimées), mais également les discours savants académiques. 

Pour le XIXe siècle nous nous intéresserons à la représentation de l’Afrique par Jules Verne, et notamment aux différentes sources où le romancier a puisé son information : compilations de récits de voyage en Afrique du XVIIIe siècle, récits de chasse au gros gibier, récits de la revue le Tour du Monde.

Une demi-journée d'étude sur l'image de l'Algérie en contexte colonial (avec des littéraires et des historiens de l'art) est prévue au printemps 2017 au Musée de la chasse et de la nature sur les « Tartarins » réels et fictifs du XIXe.

Un colloque intitulé L’Afrique des savants (1666- 1815) organisé par le GRREA 17/18 et le CRPHLL se tiendra à l’Université de Pau au printemps 2017.

3- L’image de l’autre aux XIXe et XXe siècles
Quelles représentations de soi et de l'autre circulent à l'intérieur du triangle formé par la France, l'Angleterre et les États-Unis aux XIXe et XXe siècles ? Quelles constructions de l'Histoire nationale et de la société ? Notre recherche portera d’abord sur des textes qui se situent à la frontière de la littérature canonique, soit par les lecteurs auxquels ils sont destinés (édition pour l’enfance et la jeunesse), soit parce qu’ils appartiennent à un espace incertain, à la marge de la littérature (récits de voyage, textes de vulgarisation, notices de dictionnaires et d’encyclopédie, articles de revues spécialisées, témoignages – notamment carnets et souvenirs de guerre).

Le deuxième volet de cette réflexion concerne la critique de l’image de l’autre et des stéréotypes liés à l’ailleurs. Elle embrasse les discours et représentations iconiques de la période coloniale et postcoloniale (Algérie, Vietnam, Chine, Cuba, Palestine, etc.) et entend approfondir la notion d’« œuvre engagée critique » (S. Dreyer, Révolutions ! Textes et films engagés. Cuba, Vietnam, Palestine, A. Colin, 2013). Ce type d’œuvre se caractérise par une interrogation sur la possibilité, la légitimité et le fonctionnement de la représentation de l’autre dans des contextes caractérisés par les conflits armés et la propagande. Plusieurs articles publiés récemment portent sur les films et les textes de Jorge Semprun, René Vautier, Armand Gatti et Chris Marker.

En 2017 est programmé un colloque « Regards français sur la guerre du Vietnam » à vocation transdisciplinaire (littérature, cinéma, journalisme, Histoire et sciences politiques).

4- Représentations d’une langue-culture étrangère
L’acquisition comme l’enseignement d’une langue étrangère nous obligent à nous interroger sur l’Autre et sur ce que cela signifie d’apprendre – de s’approprier – la langue de l’Autre. Les recherches menées dans ce cadre tentent de questionner les représentations en jeu dans l’acquisition et la didactique des langues, représentations de nature sociolinguistique et institutionnelle, mais également des représentations mentales explicatives. Ces recherches font appel à plusieurs types d’approches, quantitatives aussi bien que qualitatives, afin de mieux cerner l’acquisition et la représentation d’une langue-culture étrangère.

Un colloque sur l'acquisition du lexique en langue étrangère, fruit d’une collaboration entre Christine Copy et Amanda Edmonds est en projet pour 2017.

B. Poétique et politique de la transcription des discours autres (Christine COPY, Brigitte DARIES, David DIOP, Bérengère MORICHEAU-AIRAUD, Catherine MARI)

Le travail de la citation en général et les modalités littéraires du rapport des paroles de l’Autre en particulier sont riches en perspectives d’études. D’un côté le « travail de la citation » (Antoine Compagnon) étant au fondement même de l’écriture littéraire, nos recherches en littérature s’orienteront vers l’étude, par exemple, des échos de la littérature shakespearienne dans la littérature anglophone moderne. De l’autre, les discours rapportés au style direct ou indirect dans un texte littéraire, dans un récit de voyage, ou bien encore dans un témoignage, qu’il se veuille historique ou non, nous engageront à réfléchir sur la porosité des frontières entre nos propres discours et celui de l’Autre. Rapporter le discours d’autrui, même au style direct, n’est-ce pas toujours déjà se l’approprier ? À partir des études linguistiques de Jacqueline Authier-Revuz mais également de Laurence Rosier, nous tentons aussi de montrer comment dans la littérature occidentale, au sens large, le discours de l’Autre est à la fois mis en scène comme autonome et nié dans son autonomie. Nous nous intéresserons à la « représentation de soi comme autre par le discours » . Enfin nous travaillerons dans ce sous-axe de recherche aux discours perçus comme étant radicalement autres et rejetés comme tels par la censure.

1-Réécritures
La ‘citation’ peut s’entendre également au sens de reprise, de réécriture d’une œuvre dans sa globalité. Dans le domaine de la littérature anglophone notamment, le foisonnement d’avatars contemporains de classiques (provenant en particulier du répertoire shakespearien ou des grands romans victoriens) nous incite à explorer cette dimension ; dimension d’autant plus féconde qu’elle interroge non seulement les formes et donc plus largement la poétique de la recréation mais aussi l’idéologie que véhicule cette dernière. Partant de l’axiome selon lequel le texte original est de fait infléchi par la réécriture, nous explorerons dans ce projet le rapport qu’entretient avec lui l’hypertexte : ce dernier est-il subversif, iconoclaste ou au contraire ‘nostalgique’ , voire conservateur et désireux de préserver une continuité avec le passé qu’il revisite ?

2- Représentation d’un discours de soi comme autre et représentation de soi comme autre par le discours.
La représentation du discours autre concerne, au quotidien comme dans la littérature qui en offre la cristallisation, la représentation de son propre discours. Ce domaine énonciatif exemplifie les tensions qui peuvent disjoindre le leurre avec lequel l’imaginaire collectif considère un objet linguistique, et sa réalité formelle. D’une part, la définition de la représentation du discours autre entre en conflit avec l’idée que l’on représente la totalité d’un acte d’énonciation : bien des caractéristiques d’une situation d’énonciation ne sont pas rapportées. C’est notamment pour cette raison que la désignation de « paroles rapportées » pose problème : cette notion de « rapport » masque, sous le trompe-l’œil d’une fidélité plus ou moins revendiquée, la réduction inévitable qu’opère toute représentation par rapport à la totalité de l’acte d’énonciation représenté à seulement certains de ses éléments. L’autonymie, et par conséquent le discours direct, sont au cœur de cette tension entre les mirages nés de cet objet linguistique, notoirement sa fidélité, son authenticité, et la facticité de ce dernier. D’autre part, ce champ de la représentation de discours autre est souvent privé d’occurrences qui en relèvent néanmoins. En réalité, un discours est autre dès qu’un paramètre diffère entre ce qui représente et ce qui est représenté (locuteur, allocutaire, temps, lieu) : les occurrences fréquentes d’un autre dire de soi relèvent du champ de la représentation.

Les différences entre la figure du représentant et ce qui se perçoit de lui au travers de sa propre représentation de son dire lèvent alors une autre illusion : celle que le sujet entretient à son propre compte, pour les autres, voire pour lui-même. Le passage du Temps multiplie ainsi les facettes du moi que ressaisit un je rétrospectif et narrant. Le jeu de « lalangue » dans la langue est une autre altérité qui démasque la scission du sujet. Le sujet peut encore se trouver aux prises avec l’hétérogénéité de l’interdiscursivité susceptible elle aussi de révéler le sujet comme autre à lui-même. Les dynamiques sociologiques, qu’elles fassent du sujet un « transfuge de classe » ou un « déclassé » livrent alors le sujet comme autre à lui-même dans et par la représentation qu’il donne de son propre discours.

Un colloque international s’est tenu en décembre 2015 à l’UPPA, intitulé Les illusions de l’autonymie : la parole rapportée de l’Autre dans la littérature (Bérengère Moricheau-Airaud, Christine Copy, Marie-Françoise Marein et David Diop)

3- Censure et autocensure au XVIIIe siècle en Europe : poétiques et politiques du rejet de l’indicible
Aux frontières de l’indicible, le discours radicalement « autre » est censuré au XVIIIe siècle dans la littérature. L’homosexualité, le crime de sang, le blasphème, et plus généralement la désacralisation obscène des dogmes politiques et religieux, sont censurés par les pouvoirs publics.
 
Ainsi nous nous proposons dans ce sous-axe de recherche d’analyser les procédés de métamorphose de l’indicible dans un corpus de textes du siècle des Lumières européennes à définir, métamorphose peut-être indicielle d’une forme d’autocensure chez leurs auteurs.
 
À l’occasion d’un colloque organisé par David Diop en 2018 et préparé par une journée d’étude sera brossé un tableau général des implications littéraires de l’autocensure au XVIIIe siècle en Europe dans la perspective des travaux de Léo Strauss : Léo Strauss, La persécution et l'art d'écrire, trad. E. Pattard. Dans E. Cattin, B. Frydman, L.Jaffro et A. Petit (éd.), Leo Strauss. Art d'écrire, politique, philosophie (texte de 1941 et études), Paris, Vrin, 2001.


Sous axe 2 : Langage, écriture et représentations

Dans ce sous-axe, nous nous proposons d’analyser l’expression des représentations du rapport de l’homme au monde. Ce rapport étant façonné par le langage, il s’agit de mettre au jour les liens visibles et « lisibles » entre la représentation du monde, l’individu et la société, thématique particulièrement indispensable dans le contexte (post-)moderne où évoluent les sociétés occidentales et où l’individu est sommé de mettre en accord représentations et significations.

A. Philosophie et langage : discours, véridiction et subjectivité (Philippe DUCAT, Christelle LACASSAIN-LAGOIN)

En tant que système de représentation de la pensée, le langage et l’étude de son fonctionnement représentent un enjeu fondamental pour les disciplines qui s’intéressent à la culture et la société, notamment pour la linguistique et la philosophie moderne. Ce qui a été baptisé le « linguistic turn » (Richard Rorty) a été entamé bien avant le XXe siècle avec la problématisation du rapport entre langage et vérité. Cette dernière, dépourvue de son garant transcendant depuis la « mort de Dieu » se voit réduite à « une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d'anthropomorphismes » (Nietzsche), dont nous nous proposons d’analyser le fonctionnement autant d’un point de vue philosophique que linguistique. Ce projet vise à mettre au jour le pouvoir cognitif et épistémologique des différentes formes de représentation langagière.

Si toute réflexion suppose que le sujet se détache de sa perception ou de sa connaissance, ainsi que du processus afférent d’acquisition, surgit la question de la représentation de soi dans le discours dès lors que le sujet énonciateur coïncide avec le sujet percevant ou le sujet cognitif. Cette « représentation de soi comme autre » trouve un écho dans la représentation de l’autre dans le discours, lorsqu’un sujet énonciateur rapporte les (prétendus) phénomènes perceptifs et cognitifs de l’autre, dans des énoncés à la troisième personne. Se pose alors la question de la superposition des points de vue et/ou des subjectivités présentes dans le discours, qui peuvent transparaître par le biais de marqueurs explicites, spécialisés ou non, ou bien rester implicites.

Ainsi on cherchera, dans le domaine linguistique, à étudier les formes et constructions exprimant cette subjectivité ou « stance », terme qui dans une acception large renvoie à un ensemble d’attitudes langagières autrement dénommées point de vue, degré de prise en charge d’une proposition, engagement du locuteur-énonciateur (sur son message et/ou sur le degré de validité de celui-ci), attitude vis-à-vis d’un contenu, perspective intersubjective, jugement, évaluation, etc. Parmi elles figurent, entre autres, les formes diverses de modalité, les marqueurs évidentiels, lexicaux (liés, par exemple, à la perception, la cognition), les constructions syntaxiques, à opposer à toute absence de ces marqueurs.

Toute représentation langagière ou prise de position sur le monde transmise en discours est alors étroitement liée au concept de véridiction, et soulève la question de la nature et de la fiabilité des sources qui conduisent à l’énonciation de telles expressions, dont l’étude pourra relever, entre autres, des notions d’évidentialité, d’inférence et d’épistémicité.

B. Décentrement et altérité (Françoise BUISSON, Fabienne GASPARI, Catherine MARI, Florence MARIE)

La modernité serait, selon Yves Vadé citant Meschonnic, « ‘le mode historique de la subjectivité’, ouvrant la porte à l’irruption du sujet et à des esthétiques multiples » . Et si, comme le montre Baudelaire, la modernité est avant tout « le fugitif, le transitoire, le contingent », elle s’associe au flux et au discontinu tant dans les formes du discours que dans ses représentations. Le sujet se disperse dans un monde énucléé où la perte de repères le condamne à la dérive, à la marginalité et au dés/oeuvrement. Le sujet, entre refus et résistance, traverse et écrit la crise : de la modernité, ou des modernités, au postmodernisme, cette traversée du monde et du texte, lieux de dispersion et de décentrement, peut toutefois devenir source de re/création et de jubilation.

1- Enjeux de la postmodernité : déstructuration et restructuration jubilatoire
La condition postmoderne confronte le sujet aux métamorphoses, voire aux anamorphoses, d’un monde protéiforme et labile qui semble aussi bien déstructurant que déstructuré. Dans la littérature du Sud des Etats-Unis par exemple, mais également chez certains écrivains américains contemporains comme TC Boyle, cette déstructuration semble obéir à une logique du pire génératrice de crises et de désastres et s’inscrit donc dans un discours qui semble néanmoins se restructurer autour d’une trame narrative traditionnelle tout en la subvertissant. Plus généralement, dans le domaine de la littérature anglophone, le foisonnement d’avatars contemporains de classiques (provenant par exemple du répertoire shakespearien ou des grands romans victoriens) nous incite à explorer la dimension restructurante de la réécriture. Cette restructuration est d’autant plus féconde qu’elle interroge non seulement les formes et donc plus largement la poétique de la re/création mais aussi l’idéologie que véhicule cette dernière : le rapport qu’entretient l’hypertexte avec le texte original est-il subversif, iconoclaste ou au contraire « nostalgique » , voire conservateur et désireux de préserver une continuité avec le passé qu’il revisite ? Les écrivains qui entretiennent des relations ambivalentes et souvent ludiques avec l’intertexte n’essaient-ils pas de s’arracher à la marginalité pour retrouver un point fixe et « se recentrer » à la fois dans le monde et dans le discours ? Si ce discours ne leur permet pas toujours de répondre à des préoccupations épistémologiques, ontologiques, morales ou idéologiques ou de reconstruire des valeurs humanistes, il n’en devient pas moins l’instrument d’une véritable jouissance et l’expression d’une quête hédoniste, procurant la joie, cette « force majeure » (Clément Rosset) qui sert de contrepoids à ce que l’on pourrait percevoir comme un pesant dés/oeuvrement.

Un colloque intitulé La labilité des genres, organisé par Françoise Buisson devrait se tenir au mois d’octobre 2017.

2- Dés/a(e)ncrage du sujet
La réflexion sur le décentrement en lien avec la modernité peut se porter sur ce qui constitue le sujet et ce qui le disloque : le corps (et ses enveloppes, tel le vêtement), le visage, lieux où se fait et se défait l’identité, entre figuration et défiguration dans l’écriture ; mais aussi le rapport à l’espace, au géographique (représentation de la ville, des ruines, du paysage). Cette réflexion met tout particulièrement l’accent sur ce qui a trait à la marginalité en rapport avec la notion d’altérité, qu’elle se manifeste à travers un questionnement sur le concept de gender (en particulier dans l’écriture féministe à l’époque moderniste), une réflexion sur la figure du fou, ou encore des représentations de la déviance et du monstrueux. Dans une perspective diachronique, la pensée de l’hybridité et du devenir dans la seconde moitié du XIXe siècle anglais, ébranlé par des changements économiques, sociaux et scientifiques qui entraînent une redéfinition des schémas identitaires, se trouve articulée à ses prolongements dans le courant moderniste (notamment chez des auteurs moins étudiés comme John Cowper Powys et Dorothy Richardson). Le sujet représenté mais aussi le sujet écrivant peuvent être vus comme des sujets décentrés voire désaxés, divisés voire multiples, constitués dans une écriture qui tend aussi à les défaire, qui les dés/ancre (et les dés/encre). L’hybridité du roman et son lien avec d’autres arts, d’autres langues, d'autres genres, sa forme en devenir, participent à ce dés/ancrage et font de l’œuvre un lieu où se négocie un rapport très particulier avec l’altérité.

Deux journées d’étude sur Le corps du lecteur, organisées par Fabienne Gaspari, devraient se tenir en octobre et décembre 2016.

C. Représentations de la langue (Sandrine BEDOURET, Christine COPY, Christelle LACASSAIN-LAGOIN, Francis TOLLIS)

1- Linguistique et littérature
Il s’agit de proposer une relecture des concepts linguistiques de manière à étudier et à évaluer à l’aune des recherches linguistiques contemporaines la pertinence et l’impact de concepts qui ont fait date à la fois dans l’histoire de la pensée et dans les approches de la littérature, telles qu’elles sont pratiquées en recherche et dans l’enseignement. Il s’agit de proposer un colloque tous les deux ans sur un grand penseur de la linguistique et de faire comprendre son actualité à un public de futurs chercheurs (étudiants de master), mais aussi de préparer des étudiants de licence à recevoir ces réflexions qui démontrent la vivacité de la recherche en linguistique. Les articles s’inscrivant dans cette problématique trouvent leur place dans la collection « linguiste et littérature » des Presses Universitaires de Pau. Chaque volume réunit les actes d’un colloque organisé à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, ou dans une université partenaire.

Les linguistes choisis ont eu parallèlement ou simultanément à leur activité de chercheur en sciences du langage, une réflexion sur la littérature que celle-ci leur ait servi de bases de données, ou qu’elle ait été l’objet d’une réflexion menant à l’élaboration d’une poétique. Le premier volume consacré à Saussure éclairait le Cours de linguistique générale perçu comme une linguistique du signe à la lumière des apports des anagrammes et des Écrits dans une réflexion poétique concernant les poèmes saturniens, les légendes germaniques ou même la versification française. Le second colloque a permis de réévaluer les manuscrits de Benveniste et de voir en quoi son travail sur Baudelaire a renouvelé la représentation de la linguistique benvenistienne souvent réduite à l’étude de l’appareil énonciatif et la conception du genre « poème ».

Dans cette optique d’une réflexion poétique, où la littérature modifie les représentations que l’on peut avoir du langage, et donc de la théorisation que l’on en fait, nous envisageons en 2016 un Culioli. Antoine Culioli a construit une théorie des opérations énonciatives à partir d’expériences de langage. On pourra alors se demander en quoi ces opérations peuvent aider à comprendre le texte littéraire, à construire des discours métalittéraires, et plus précisément en quoi ces opérations peuvent être des outils stylistiques.

En effet, si dans son travail d’élaboration de la TO(P)E, Culioli travaille peu le texte littéraire en tant que tel et si, dans les articles publiés, mais aussi dans les notes de séminaires de recherche diffusées par ses étudiants et collègues, l’essentiel de la réflexion et de la formalisation qui en découle s’articule autour de l’énoncé et des gloses qu’il permet d’engendrer, la question du texte se trouve au cœur de la définition de la linguistique que propose Culioli lorsqu’il affirme que «la linguistique a pour objet l’activité de langage appréhendée à travers la diversité des langues naturelles (et à travers la diversité des textes, oraux ou écrits) » . L’idée du « faire texte » de l’énoncé est ainsi régulièrement réaffirmée à travers ses travaux.

Un colloque intitulé La théorie d’Antoine Culioli et la littérature, organisé par Sandrine Bédouret- Larraburu et Christine Copy, aura donc lieu à l’Université de Pau les 13 et 14 octobre 2016. Un colloque Roman Jakobson est en préparation pour 2018.

2- Images et discours sur la langue dans les romans et récits du XXe au XXIe siècle
À la suite de travaux antérieurs, littéraires, stylistiques et linguistiques, il s’agit d’étudier, par l’organisation de séminaires réunissant des chercheurs palois et d’autres universités, et ce à la suite des séminaires précédents (« la durée », « l’ordinaire », « le récit sans fin »), la question de la langue telle qu’elle s’exprime dans les œuvres romanesques et les récits publiés des années 1950 à nos jours. Il ne s’agit pas d’établir un inventaire exclusif (hors de nos propos et de nos forces), mais de poser un certain nombre de questions :

  • l’inscription dans la langue (« lalangue » ?) définit un style ou plutôt s’expose à être repérée comme style identifiable. Des écritures « bourgeoises » des années 1950 condamnées par Sartre (qui pourtant en est un des meilleurs illustrateurs dans Les Mots) aux productions d’une écriture « blanche » (Duras, Échenoz, Ernaux…), jusqu’aux constructions syntaxiquement « étirées » (Simon, Millet…), plusieurs conceptions de la langue se différencient, s’opposent parfois, et se définissent à travers des traditions différentes. À quoi ces traditions se réfèrent-elles, et qu’est-ce qui est en jeu dans la construction syntaxique, lexicale et plus largement linguistique ?
  • tout acte d’écriture nécessite une inscription dans la langue choisie comme matériau, comme objet, mais aussi comme sujet. La langue dévoile-t-elle ainsi le sujet-écrivant tout autant que le sujet illustre et décrit la langue ?
  • le déploiement de la langue dans la durée romanesque est conditionné par cette durée et par les formes choisies ou imposées. En un mot, il conviendrait de poser un questionnement sur l’inscription de la langue, et ainsi son « façonnage » dans et par la durée romanesque, la langue devenant ainsi un reflet du « temps » de l’œuvre.
  • un certain nombre d’ouvrage produisent un discours sur la langue, qu’il soit induit ou plus directement construit. À quoi se réfèrent ces discours, sont-ils idéologiquement repérables et quel sens produisent-ils ?
  • Il s’agira donc d’apporter quelques réponses aux questions posées avec l’organisation d’une série de deux séminaires en collaboration avec une université partenaire, notamment celle de Toulouse en 2016.