Centre de Recherche en Poétique, Histoire Littéraire et Linguistique (CRPHLL)

Michel THIEBAUT - ALIX, MURENA et les enseignants

 

  

D'Alix à Murena. De l'audience de ces deux séries chez les enseignants.

Michel THIEBAUT (France)

 

 

 Piste

Résumé

Corpus

Références bibliographiques

Présentation de l’intervenant

  

2.1. Place de la bande dessinée historique dans la bande dessinée
2.3. L’œuvre de Jacques Martin
2.4. Le renouveau de la bande dessinée historique : la série Murena, héritages et innovations de Jean Dufaux et de Philippe Delaby
6. Les enjeux pédagogiques de la bande dessinée historique : atouts et limites
7. Les enjeux commerciaux de la bande dessinée historique
7.3. Réception et médiatisation

haut_de_page

 

Résumé:

© Martin / Casterman [1967]

© Dufaux - Delaby / Dargaud [2001]

Murena - La pourpre et l'or © Dufaux - Delaby / Dargaud [1997]

Avec Alix © Martin - Groensteen / Casterman [1987] (p. 3) 


Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’École reste imperméable à l’évolution de notre civilisation de plus en plus gagnée par l’image, elle vit sous le régime de la graphosphère, l’écrit y conserve une place prééminente comme vecteur de la transmission. Pour cette raison, la bande dessinée est ignorée par l’immense majorité des professeurs, imprégnés d’une tradition culturelle dans laquelle l’image n’est tolérée, au mieux, que comme un outil pédagogique destiné à l’instruction des très jeunes enfants - ce dont témoignent les manuels scolaires d’école primaire.

 © Sirius / Dupuis [1959]

  Alerte aux pirates © Duval - Hermann / Revue (Tintin n°31) [1966]


Pourtant à l’extérieur de l’École, la bande dessinée connaît un second âge d’or marqué par le formidable développement des « illustrés » français et plus encore belges. L’Église, qui depuis très longtemps a développé une réflexion sur l’image et sur son importance pour servir la catéchèse biblique, s’est montrée particulièrement attentive au phénomène à travers des publications d’obédience catholique : Bernadette, Bayard, Cœur Vaillant, Âme Vaillante, mais aussi Spirou et Tintin [1] … Dans toutes ces publications s’affirme la perspective éducative avec, au cas particulier de Tintin et Spirou, la volonté de diffuser une culture historique qui entre en résonance avec les programmes du secondaire. Au journal Spirou, l’histoire antique sera transposée en bande dessinée dans la série des Timour de Xavier Snoeck et Sirius, ainsi que dans Les histoires complètes de l’Oncle Paul. Au journal Tintin, c’est à Jacques Martin qu’il revient d’occuper le créneau de l’Antiquité, en complément des histoires complètes en quatre planches, conçues sur un modèle voisin des « Oncle Paul ». Pour un élève lecteur de ces journaux, sa perception de l’Antiquité résultait donc d’un double discours assimilé de façon complémentaire : les textes du Malet et Isaac trouvant leur illustration dans les dessins du Journal Tintin ou Spirou… Au début des années 70, ce processus s’imposait encore à moi lorsque j’étais à la faculté des lettres - pas d’image à l’Université !

La fin des années 60 voit s’affirmer la civilisation de l’image avec la généralisation de la télévision et l’arrivée à l’âge d’homme d’une génération nourrie d’images par le biais de la bande dessinée et du cinéma : le triomphe de la « vidéosphère » … Dans le même temps, la bande dessinée, après le cinéma, va chercher à s’imposer comme un IXè art… Une revue, BD sup - tout un programme - est fondée en 1979. Elle vise à faire entrer la bande dessinée dans le champ de l’Université… la même année à la Roque d’Anthéron, un colloque international - excusez du peu -, Histoire et Bande Dessinée, est organisé par Jean-Claude Faur. Des professeurs y participent, des actes sont publiés sous une couverture dessinée par Jacques Martin ]. C’est dans ce contexte culturel que je me suis moi-même interrogé sur ce qui avait alimenté mon goût pour l’Antiquité et sur la validité historique des représentations dont j’avais été nourri… La perspective pédagogique est importante : comment pourrais-je utiliser les bandes dessinées de Jacques Martin dans mes cours en sixième et en seconde - la qualité des scénarios, le rendu réaliste des dessins me semblant particulièrement adaptés pour donner à connaître et à voir l’Antiquité.
À la fin des années 70, de façon un peu déconcertante, un moyen d’expression naguère décrié ne soulève plus la même hostilité. Au lycée et au collège où j’enseignais, mes initiatives sont couvertes par l’Inspection générale et en 1981, mon sujet de thèse est accepté dans le cadre d’une recherche en Histoire ancienne.

C’est à un véritable renversement qu’on assiste alors : un spécialiste de l’architecture antique, chercheur au CNRS, Jean-Pierre Adam manifeste son intérêt pour l’album de Jacques Martin, Le dernier Spartiate, et lui communique différents documents sur le costume et l’architecture (voir dessin ci-dessous). La consécration vient en 1984 avec l’exposition Ave Alix dans un lieu hautement symbolique : la Chapelle de la Sorbonne. Elle est patronnée par le Ministère de l’Education nationale et inaugurée par le ministre de la culture, Jacques Lang. Le manuel d’Histoire/Géographie (Hachette) de 6e, en 1994, présente les dessins de Jacques Martin comme des quasi-documents historiques sélectionnés pour leur fiabilité. L’image que J. Martin donne de l’Antiquité est alors assez largement admise par les enseignants sensibles à la bande dessinée… L’effort documentaire de J. Martin est loué. Cette considération portée à son travail se double d’un succès éditorial : de 1975 à 1985 les ventes quadruplent.

 
Dessin de  Jean-Pierre Adam (restitution de la citadelle de Kydna), reproduit dans Avec Alix de Martin - Groensteen / Casterman [1987] (p. 119)  

 
Le dernier Spartiate © Martin / Casterman [1967] (p. 16, case 1 et couverture)

Un préjugé succède à un autre. L’école secondaire ou supérieure qui ne s’était jamais vraiment intéressée à la question est un peu dépourvue pour traiter du phénomène. Elle admet d’autant mieux les représentations d’une série comme Alix que celle-ci relève d’une culture traditionnelle et scolaire. Pour autant qu’elles aient suscité quelques réserves, les images de bande dessinée ont finalement été d’autant mieux acceptées qu’elles participent de l’héritage culturel du XIXe – tant il est vrai que « n’est reconnu que le déjà vu. »

 © Martin

 Alors que la notoriété de la série Alix s’affirme, son audience va progressivement décroître à la fin des années 80 : les nouveaux albums, qui ne sont plus dessinés par le maître, déçoivent. Excellent feuilletoniste, Jacques Martin est moins à l’aise lorsqu’il s’agit de produire un album sans prépublication dans un format limité à 46 planches…
Après 1968, l’orientation éducative des journaux de bandes dessinées a progressivement perdu du terrain. Le responsable de la version française du Journal Tintin refuse les « histoires complètes » publiées en Belgique. À Pilote, le courant éducatif, qui était représenté par Jean-Michel Charlier, perd toute influence entraînant la disparition des rubriques historiques. Les années 80 voient la fin des hebdomadaires BD destinés à la jeunesse. À l’école secondaire, les programmes d’histoire de 6e sont marqués par des abandons : fin de l’étude des civilisations égéennes et des peuples de la Mésopotamie, réduction drastique de la période républicaine dans la présentation de l’histoire romaine. L’école ne fournit plus à un jeune lecteur de bande dessinée les pré-requis nécessaires pour comprendre les albums d’Alix. Ces ouvrages paraissent alors trop bavards avec un vocabulaire difficile. Le graphisme un peu raide rebute le jeune lecteur qui commence à dévorer les mangas.

 Murena - La déesse noire © Dufaux - Delaby / Dargaud [2006]

La notoriété et l’audience qu’avait connues Alix dans le milieu universitaire vont alors se reporter sur la série Murena.
Hors de l’École, l’intérêt pour Rome se cristallise sur la période impériale, remarque Michel Eloy. Cette Antiquité a fourni la matière de nombreux peplums, avec une attention marquée pour la Rome réputée débauchée des empereurs Julio-Claudiens. La libéralisation de la censure favorise ce type de production. Elle autorise des développements érotiques, voire pornographiques, qui sont un bon moyen pour racoler lecteurs et spectateurs. De façon complémentaire, la figure du gladiateur, avatar du super-héros [2], a toujours été très populaire - à l’écran, mais aussi en bande dessinée dans des publications moins conditionnées par les principes édictés par la commission de censure, instituée en 1949. Ainsi en est-il de la série Rock l’invincible parue dans Hurrah ! et du petit format Olac le gladiateur. Alors que les films historiques en costumes se raréfient, que l’Antiquité est de moins en moins présente sur les écrans, une des rares productions à prestige de ces dernières années est Gladiator, en 2000.
La série Murena débute antérieurement au film mais participe d’un même esprit : à cet égard, la planche qui ouvre la série est très significative. Ce genre de récit s’adresse à un large public susceptible de recevoir une histoire se passant dans l’Antiquité, dans le contexte actuel de relative inculture historique.


Murena - La pourpre et l'or ©Dufaux - Delaby / Dargaud  [1997] (chap. 1, pl. 1)

Ce constat ne préjuge en rien du contenu de la série dans laquelle les auteurs affirment leur souci documentaire. Une bibliographie est présentée dès le premier album. Ultérieurement, la promotion de la série met en avant la caution apportée par le journal Le Monde, puis celle de Michael Green, professeur au King’s collège d’Oxford – excusez du peu ! -, conseiller historique sur Gladiator… A priori un connaisseur !

À une quarantaine d’années de distance de la publication des premières aventures d’Alix, il est significatif que le souci documentaire s’impose désormais à certains auteurs de bande dessinée. Il répond à un questionnement et une attente de la part de lecteurs avertis qui appartiennent souvent à la mouvance universitaire.
Ces lecteurs comptent des professeurs de langues anciennes qui, avec les historiens, ont quelque raison d’être sensibles à ce qui se fait en matière de films et de bande dessinée sur l’Antiquité. Ces productions peuvent être un moyen d’éveiller le public à leur propre discipline. Parmi ceux qui, très tôt, ont pris en considération la bande dessinée à thème antique figure Jean-Claude Carrière [3] qui, après avoir enseigné le grec à la faculté des lettres de Besançon, a terminé sa carrière comme professeur au Mirail, à Toulouse. À Paris, Claude Aziza, latiniste à la Sorbonne, passionné par le peplum, a traduit Alix et Murena en latin. C’est à lui que l’on doit la coordination du dossier de la revue L'Histoire, consacré à Murena. De telles initiatives ont contribué à donner à la bande dessinée ses « lettres de noblesse universitaire ». Pour ces spécialistes des langues anciennes, leur approche de la relation entre bandes dessinées et Antiquité est culturellement conditionnée par les textes. À cet égard, la part des considérations archéologiques apparaît plus ténue. De fait, même dans le cadre d’une approche relevant du département d’Histoire ancienne, la problématique archéologique reste secondaire, dans la mesure où les enseignements sont très cloisonnés, que les professeurs d’Histoire ancienne sont le plus souvent « axés » sur l’étude des textes…

   

Alix - Spartaci filius © Martin (trad. Aziza - Dubrocard)Murena - Murex et aurum © Dufaux - Delaby (trad. Aziza - Rousset) / Dargaud  [1997]Rome au temps de Néron [2009].
Hors-série du magazine L'Histoire, coordonné par Cl. Aziza

 

L’ancienne prévention contre les images restituant l’Histoire s’est aujourd’hui considérablement atténuée, avec un début de reconnaissance universitaire. Ces images font aujourd’hui l’objet d’études et sont aussi un moyen pour redonner un intérêt à la connaissance des langues anciennes et de la civilisation antique, à un moment où ces enseignements apparaissent particulièrement menacés à l’école secondaire – une manière de défense et illustration des langues anciennes dont on souhaite qu’elle soit couronnée de succès.

Notes:

[1] L’éditeur de Spirou, Dupuis, était catholique et prenait souvent l’avis du curé de Marcinelle (où était située l’entreprise familiale)… À sa création, le journal Tintin avait été soutenu par les Jésuites. retour au texte
[2] Un thème qui renvoie aux propos d’Umberto Eco dans De Superman au Superhomme, éd. Grasset et Fasquel, 1993.
retour au texte
[3] Jean-Claude Carrière a notamment co-organisé le 15 mars 2008 la journée « Antiquité et Bande Dessinée » dans le cadre de l’Association de la Région Toulousaine pour l’Enseignement des Langues anciennes (ARTELA-CNARELA). retour au texte

 

haut_de_page

 

Corpus:

Martin Jacques, Alix (série), Casterman.

Dufaux Jean et Delaby Philippe, Murena (série), Dargaud.

haut_de_page

 

Références bibliographiques:

Histoire et bande dessinée – actes du deuxième colloque international éducation et bande dessinée, La Roque d’Anthéron, éd. Objectif Promo-Durance, 1979.
Aziza Claude (dir.), L’Histoire, Hors-série, « Spécial Murena… Rome au temps de Néron », éd. Dargaud/l’Histoire, 3e trimestre 2009.
Thiebaut Michel, L’Antiquité vue dans la bande dessinée d’expression française, 1945-1997 (thèse d'état)

 

haut_de_page

 

Présentation de l'intervenant:

Michel THIEBAUT
Docteur en Histoire ancienne. Certifié d’histoire et de géographie ; chargé de cours, Université de Franche-Comté, Besançon.

haut_de_page